Richard Stallman : interdire le prêt du livre numérique est illégal

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Document de référence : http://www.actualitte.com/interviews/richard-stallman-interdire-le-pret-de-livre-numerique-est-illegal-1836.htm

« Je ne suis pas contre le principe du livre numérique à tout prix quels qu'en soient les conditions. Mais si le livre m'ôte de la liberté, je le rejette. Le jour où je pourrai vraiment acheter une copie numérique, en liquide, anonymement, sans passer de contrat, et recevoir un livre capable d'être lu sans logiciel privateur, je serai d'accord pour le faire. Mais si le remplacement du physique par le numérique passe par une privation de liberté, non. »

A ce propos, comment envisagez-vous le droit d'auteur et comment le conciliez-vous avec votre conception de la liberté ?

D'abord je ne suis pas à contre courant du droit d'auteur mais je pense que toute œuvre publiée doit être partageable. Celui qui possède une copie doit pouvoir la partager de manière non commerciale, distribuer des copies exactes mais doit aussi avoir le droit de donner, prêter ou vendre sa copie. Cela ne signifie pas qu'on lui donne la liberté de faire n'importe quoi. Je crois qu'il restera beaucoup du droit d'auteur tel qu'il existe aujourd'hui.

Il faut distinguer différentes catégories de livres, notamment les ouvrages pratiques ou de référence comme les dictionnaires, les livres de cuisine ou les programmes informatiques. Toutes les œuvres du domaine pratique doivent être libres telles que je le conçois, c'est-à-dire qu'ils doivent porter les quatre libertés que j'applique aussi aux logiciels libres :

  • la liberté 1 : la liberté d'utiliser l'œuvre comme on le souhaite,
  • la liberté 2 : la liberté d'étudier l'œuvre dans sa forme la plus apte à être échangée avec la possibilité de la modifier, et l'utiliser dans une version modifiée,
  • la liberté 3 : la liberté de redistribuer des copies exactes de l'œuvre,
  • la liberté 4 : la liberté de redistribuer des versions modifiées.

Payer des auteurs, c'est utile si les œuvres produites sont éthiques mais pour une œuvre d'utilisation pratique, j'estime qu'elle ne peut être éthique et utile que si elle est libre. Donc, à mes yeux, payer quelqu'un pour l'élaborer est nocif. Les Etats devraient exiger que les ressources éducatives soient libres et devraient être prêts à les financer.


Il faut donc différencier la catégorie et l'objectif de chaque œuvre ?

Exactement, il faut aussi distinguer les œuvres qui traduisent la pensée de quelqu'un et les œuvres de pure création ou de divertissement. La façon dont l'œuvre va contribuer à la société va déterminer son traitement. Je ne dis pas que les œuvres de fiction doivent être libres même si certains le prônent.

Je suis pour le fait de rétribuer les artistes (nous avons besoin d'eux pour avoir des œuvres) mais pas au prix de ma liberté. Les réseaux peer-to-peer devraient être légaux pour partager légalement les copies.

Mais alors comment rémunérer les artistes ? Le droit d'auteur fonctionnait très bien à l'époque de l'imprimé car le partage n'était pas aisé à large échelle. Ce n'est plus viable aujourd'hui, j'ai donc proposé deux façons de rémunérer les artistes. Le premier système pourrait fonctionner avec l'argent de l'Etat qui prélèverait une taxe sur les connexions internet. Une certaine partie de cet argent serait reversée aux artistes en fonction du succès de chacun. On pourrait le mesurer soit par le nombre d'échange sur les réseaux peer-to-peer soit par des sondages et on répartirait l'argent sur cette base mais pas en proportion linéaire. La deuxième façon de rémunérer les artistes serait de donner la possibilité à chacun de faire des petits dons de manière anonyme.


Comment envisagez-vous le marché du livre numérique ?

Pour moi, les grands groupes actifs dans la sphère culturelle cherchent à éliminer nos droits traditionnels. Il y a beaucoup d'injustices comme les menottes numériques, c'est comme cela que j'appelle les DRM, Digital Restriction Management. L'ennemi dira Digital Right Management, a contrario j'insiste sur le Restriction.


Pourriez-vous préciser votre pensée ?

Les livres numériques proposés à la vente par des entreprises comme Amazon sont empreints d'injustices en comparaison aux livres imprimés. Lorsque j'achète un livre dans une librairie, je peux le faire dans le plus grand anonymat en payant en liquide. C'est la seule manière qui me convienne car je refuse qu'une base de données puisse lister mes achats.

Par principe, je paie toujours en liquide sans m'identifier mais c'est impossible dans le cas d'une procédure en ligne. Je ne trouve pas cela éthique.

Les menottes numériques me posent aussi de graves problèmes, je l'ai dit précédemment. Les contrats eux-mêmes sont porteurs d'injustice. Dans la loi américaine, j'ai le droit de prêter ce livre papier, de le donner, mais avec les livres numériques, je ne peux pas le faire. C'est injuste. Il faut refuser cette perte de liberté et je n'achèterai jamais un livre numérique pour ces raisons. Je fais pareil avec la musique, je vais toujours chez mon disquaire pour préserver ma liberté.

[...]

Peut-on tout de même trouver des avantages au livre numérique ?

Des avantages pratiques, il y en a. Aucun, cependant, ne sera jamais aussi important que la liberté. Si le fichier du livre est en format PDF ou EPUB c'est mieux. Mais je valorise ma liberté. Je peux faire des sacrifices pour elle. Je sacrifie la commodité des livres numérique pour ma liberté, qui a besoin d'être défendue.

La menace à la liberté est le problème principal. Donc les autres bienfaits possibles sont sans importance.

Que penses-tu de GoogleBooks ?

Google a eu un procès. La solution retenue initialement par les éditeurs aurait placé Google dans une position de monopole. J'étais opposé à cette solution et heureux que le tribunal la rejette. Si Google se battait pour la liberté, je serais pour. Mais Google se bat uniquement pour son intérêt et je suis donc contre. Il n’y aura pas de paix séparée pour Google.

J’aime particulièrement cette citation de Lionel Jospin, qui a dit que : « L’économie de marché oui, la société de marché non ». Je suis d'accord, car ce sont des enjeux trop importants pour qu’ils soient décidés selon les marchés.


Comment envisages-tu le devenir des livres dans les prochaines années ?

Je ne vois pas l'avenir, qui dépend de nous tous, pas seulement de moi. Je ne sais pas ce que tu feras, ni ce que tes lecteurs feront. Je vois les menaces et parfois des opportunités. Je vois la menace que représentent les livres numériques sous leur forme actuelle, avec les menottes numériques qui nous ôtent les libertés traditionnelles. S’il y avait d’autres formes de livres numériques qui existeraient sans nous ôter la liberté, commode, je serais pour. Mais les entreprises qui ne veulent pas de ces formats sont très fortes. Je ne peux donc pas dire que nous vaincrons, mais j'espère que oui.