Politique du logiciel libre Sébastien Broca Place de la toile

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00' transcrit Marie-Odile

Xavier de la Porte : Bonsoir à toutes et à tous. Bienvenue dans Place de la Toile, le magasine des cultures numériques. Nous sommes ensemble jusqu’à dix-neuf heures. Au sommaire de cette émission, plongé dans son ordinateur, Thibaut Henneton répondra à la question « Tout réseau est-il conscient ? », Thibaut que l'on retrouvera à la fin de l'émission pour son complément d’enquête. Le son ce sera « Une utopie en chansons ». Quand à notre invité, Sébastien Broca pour parler de la politique du logiciel libre.

Je ne compte pas le nombre d'émissions que nous avons conclues par un tonitruant « La solution, de toutes façons, c'est le logiciel libre ». Bien sûr on a souvent parlé du logiciel libre dans cette émission, un peu plus en détail. On a invité certains de ses praticiens et de ses défenseurs en France. On a évoqué aussi, souvent, les grandes figures de son histoire à commencer par Richard Stallman, évidemment, mais je ne crois pas que nous ayons consacré une émission entière à comprendre la logique profonde du logiciel libre, à expliquer comment était née cette idée qu'il fallait que le logiciel libre soit libre, à bien distinguer, par exemple, le logiciel libre et l'open source, à expliciter la logique politique à l’œuvre dans le logiciel libre et à montrer comment ses ambitions et d’ailleurs ses filiations dépassaient largement le champ de l'informatique. Alors peut-être que si nous ne l'avons pas fait c’est parce que l'occasion nous avait manqué et bien elle se présente aujourd'hui, elle se présente avec un livre qui est paru tout récemment aux Éditions du Passager clandestin, un livre qui est intitulé « Utopie - au singulier - du logiciel libre », et qui est sous-titré « Du bricolage informatique à la réinvention sociale ». Bonsoir Sébastien Broca.

Sébastien Broca : Bonsoir !

Xavier de la Porte : Vous êtes sociologue au Centre d’étude des techniques, des connaissances et des pratiques de la Sorbonne, et vous êtes l’auteur de ce livre et c'est vous qui nous fournissez donc l'occasion de cette émission sur le logiciel libre. Et alors je suis content d’avoir attendu, six ans, presque, parce que votre livre est très intéressant, très bien fait et d'ailleurs, juste en préambule, je le conseille à quiconque s'intéresse non seulement au logiciel libre mais aux cultures numériques en général tant le travail que vous avez fourni est informé. Il est clair, il est politique au sens où il inscrit cette histoire du logiciel libre dans une histoire politique qui est beaucoup plus large comme on essaiera de le voir. Alors maintenant que je vous ai mis la pression il va falloir être à la hauteur de ces compliments. Sébastien Broca on va commencer par essayer de raconter, alors évidemment ce sera très vite, on va faire cette histoire à grands pas, mais dans la première partie de l'émission j'aimerais quon raconte un peu cette histoire et donc pour la raconter, pour comprendre pourquoi a germé dans des esprits l’idée qu'il faillait que le logiciel soit libre. Il faut quon revienne un petit peu en arrière, dans un temps reculé, où on ne parle pas encore de logiciel libre parce que tout simplement on ne parle pas encore de logiciel propriétaire, comment Sébastien Broca est-ce qu'on fabriquait des logiciels dans les années soixante-dix ou au début des années quatre-vingt.

Sébastien Broca : Pour comprendre ça, je pense qu'il faut revenir au fait que l'informatique a été développée en tant que discipline dans un contexte public, universitaire surtout, à partir de l'après-guerre et donc après si on se place dans les années soixante-dix, l'informatique à cette époque-là c’était des gros ordinateurs, des grosses machines dans les entreprises, les administrations et les logiciels en fait c’était souvent fourni par les fabricants de matériel, donc gratuitement, comme une sorte de garniture pour donner plus de saveur à leurs coûteux systèmes, coûteux hardware.

Xavier de la Porte : Donc pas de distinction software - hardware, en tout cas du point de vue industriel.

Sébastien Broca : En tout cas du point de vue industriel, il n'y avait pas d'économie du logiciel autonome, il n'y avait pas de marché vraiment pour le logiciel. L'autre chose à rappeler c'est que les informaticiens sont issus d'une culture développée essentiellement au centre des universités américaines, qui repose vraiment sur le partage du savoir, sur la collaboration et donc sur le fait qu'ils pouvaient s'échanger des bouts de code, sans problème, comme on s'échange, c'est ce qu'ils disent parfois, comme on s'échangeait du sel ou du poivre entre voisins. Donc ce système-là est encore en vigueur dans les années soixante-dix et puis il y a un événement quand même considérable, qui vient bouleverser tout ça à la fin de la décennie, au début des années quatre-vingt, c'est l'apparition de l'ordinateur personnel, du PC qu'on connaît bien aujourd'hui, et donc à ce moment-là c'est là qu'en fait se crée la possibilité d'un marché du logiciel autonome et qui va donc toucher le grand public en fait très rapidement, puisqu'en quelques années le micro-ordinateur entre dans les familles dans les foyers avec la classe moyenne. C'est là qu'il faut faire intervenir ce personnage majeur de cette histoire qu'est Richard Stallman qui est le père vraiment du logiciel libre, qui dans les années soixante-dix était un informaticien au MIT, la grande université américaine.

Xavier de la Porte : Massachusetts Institute of Technology

Sébastien Broca : Tout-à-fait, et qui du coup est vraiment issu de cette culture de l’informatique qui mettait en avant le partage de l'information. Sauf que donc avec l'apparition de l'ordinateur personnel, cette culture est battue en brèche, si vous voulez. Lui vraiment il expérimente au sein du MIT le départ d'un grand nombre d'informaticiens qui vont intégrer les entreprises, pour éventuellement gagner très bien leur vie mais moyennant un renoncement à ces principes de publicité du savoir puisqu'ils vont par exemple signer des clauses de confidentialité qui les empêchent de partager leur travail avec leurs pairs, avec leurs collègues et donc le code source des logiciels, ce qu'on appelle le code source, pour dire très simplement ce que c'est, c'est un peu la recette de cuisine du logiciel, ce sont les instructions qui déterminent l'exécution du programme, et donc ce code source qui auparavant était public, était librement accessible à tous, quand se créée cette industrie du logiciel, il va être fermé, privatisé, propriétarisé, pour que les entreprises comme Microsoft et d'autres, puissent tirer un bénéfice commercial de ces logiciels.

Xavier de la Porte : Justement est-ce qu'on peut dire deux mots, quand même, du rôle de Bill Gates. Ce n'est pas qu'il faut forcément mettre toujours des grands personnages dans l'histoire, l'histoire ne se fait pas qu'avec des grands personnages, comme nous l'a appris l'historiographie depuis quelques temps déjà, mais enfin quand même. Bill Gates a un rôle dans cette histoire. Il appartient quand même au départ à cette espèce de communauté des programmeurs qui s'entraident, etc, et puis il y a un moment où lui, il envoie sur la Newsletter du Homebrew, c'est ça, Computer Club, il appartient à cette sorte de club de programmeurs et il envoie, alors qu’il est tout jeune, une lettre, qui va être partagée, dans laquelle il dit « Non mais attendez, on est en train de récupérer mes bouts de code, de fabriquer des trucs avec, moi je veux que ça ne se passe pas comme ça. »

Sébastien Broca : Exactement et c'est un événement qui est souvent cité par les gens du libre. En 1976, il publie cette lettre ouverte qui s'appelle An Open Letter to Hobbyists et donc là il accuse les hobbyistes, ceux qui font de l'informatique pour le loisir, pour le plaisir, d'utiliser le code qu'il écrit sans lui verser aucune rémunération et il dit « C'est un scandale ce travail que je fais mérite rémunération comme n'importe quel travail et donc il faut vraiment cesser de considérer le code comme quelque chose qui n'a pas de valeur commerciale qui peut juste s'échanger. Moi je veux gagner de l'argent sur le travail que je fais en tant qu'informaticien. »

Xavier de la Porte : Et il a réussi !

Sébastien Broca : Et il a ensuite très bien réussi !

Xavier de la Porte : Puisque très vite il s'associe, il crée Microsoft, il s'associe avec IBM et il devient le fournisseur officiel. Donc il y a cette branche-là, on vous l'a expliqué, Bill Gates et puis tous les autres qui vont rejoindre les entreprises privées, créer leur propre entreprise, etc, puis de l'autre côté, il y a Stallman, donc chercheur au MIT en intelligence artificielle, mais très vite intéressé par le bidouillage. Quel va être le déclic ? Qu'est-ce qu'il va créer Stallman ?

Sébastien Broca : Lui voit à un moment donné, à ce moment-là, la communauté qu'il avait connue au MIT complètement se disloquer parce que les informaticiens partent faire du business et à un moment donné il dit en gros ah non, je ne suis pas d'accord ! Je m'oppose à cette évolution, je veux vraiment maintenir vivante cette culture, qui est la culture hacker aussi, on reviendra peut-être sur ce terme, la culture de la bidouille informatique justement de ce rapport un peu créatif, ludique aux technologies. Il dit je ne suis pas d’accord avec les nouvelles valeurs qui sont charriées par l'industrie du logiciel et donc je vais résister en créant le mouvement du logiciel libre pour faire en sorte de maintenir pour les utilisateurs la possibilité d'avoir accès au code source et aussi pour faire vivre cette culture de la collaboration, de l’échange du savoir entre informaticiens.

Xavier de la Porte : Là on est au tout début des années ?

Sébastien Broca : On est au tout début des années quatre-vingt, On est en 1983 quand vraiment il lance ce qui s'appelle le projet GNU.

Xavier de la Porte : Qu'est-ce que c'est GNU ?

Sébastien Broca : GNU c'est le projet qu'il lance en 1983 pour créer un système d'exploitation qui serait entièrement libre.

Xavier de la Porte : Un système d'exploitation c'est le logiciel le plus fondamental d'un ordinateur. C'est celui à partir duquel on va pouvoir greffer tous les logiciels, etc, et faire fonctionner la machine vraiment.

Sébastien Broca : Exactement. A ce moment il dit je me lance dans ce projet. Au début ça parait complémentent pharaonique, voire complètement irréaliste, il dit je veux recréer quasiment de zéro un système d'exploitation qui serait entièrement libre, dont le code source serait disponible et donc il pourrait être librement modifié, copié, utilisé, distribué.

Xavier de la Porte : Vous venez, comme ça, au fil de la parole de donner quand même quelque chose qui est fondamental qui sont les quatre règles qui garantissent la liberté d'un logiciel. C'est quoi ces quatre libertés du logiciel libre ?

09' 23

Sébastien Broca : C'est une grande question