Notre Internet, nos câbles – La Quadrature du Net

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Titre : Notre Internet, nos câbles

Intervenants : Quota - Vi - Daniele Pitrolo

Lieu : La chaîne LQDN

Date : décembre 2018

Durée : 8 min 35

Visionner la vidéo ici ou ici

Licence de la transcription : Verbatim

Illustration : copies d'écran de la vidéo

NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenants mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription : MO

Description

L'infrastructure d'Internet peut sembler bien compliquée pour qui n'est pas technicien. Pourtant, en France, des dizaines d'associations permettent à qui le veut de venir comprendre comment fonctionne le réseau et de venir participer à la pose de câbles ou d'antennes.

Transcription

Voix Off : Au commencement, Internet n’était qu’un petit réseau de quelques ordinateurs.

Daniele Pitrolo : Internet est un outil de communication et je crois qu’on doit reconnaître que fondamentalement permettre aux gens de communiquer c’est positif ; tant que les gens se parlent ils ne vont pas se faire la guerre.

Voix Off : Pour se connecter à Internet, on passe par un fournisseur d’accès à Internet.

Quota : En fait, le rôle du fournisseur d’accès c’est de tirer le dernier câble entre toi et le reste d’Internet et de faire porte d’entrée. Et pourquoi, du coup, est-ce que son rôle est éminemment politique et éminemment intéressant ? Comme il est le dernier tuyau entre ce que tu lis, ce que tu publies et le reste du monde, si ce que tu lis et ce que tu publies ne lui plaît pas, il peut décider de tout à fait fermer. Et il commence à définir qui rentre et qui sort sur des critères qui viennent d’un avis qui est partiel.

Voix Off : Pour éviter que certains contenus ne soient privilégiés tandis que d’autres sont bloqués ou voient leur débit réduit, les acteurs d’Internet se sont battus pour la neutralité du Net.

Daniele Pitrolo : La neutralité du Net, qui pourrait paraître comme un enjeu technique, est en réalité un enjeu de société, un enjeu de démocratie. Historiquement les réseaux ont la propriété d’être neutres. Quand j'ouvre mon robinet, l’eau va sortir à mon robinet à la vitesse que permet le réseau qui est indépendante du fait que je vais cuire des pâtes ou faire un thé. Technologiquement les réseaux étaient neutres. Aujourd’hui, le réseau internet peut ne pas l’être si on veut. Ce qui veut dire que quand je vais sur Internet, on peut discriminer sur la base de où je vais : est-ce que je vais visiter le site de La Quadrature ou le site de Franciliens ? On peut éventuellement me dire « on y va mais très lentement » et je vais avoir un tout petit débit.

Quota : Quand on censure, il y a défaut de neutralité du Net. Quand on ralentit un contenu, qu’on priorise un contenu par rapport à un autre, il y a défaut de neutralité du Net. En fait, ce qui ronge les autres fournisseurs d’accès à Internet, notamment les plus gros, c’est de se dire que nous, maintenant, on est dans des groupes tellement énormes qu’on possède un bout de presse, un bout de service en ligne, un bout de truc, un bout de truc, et on a envie que tous ces trucs-là nous fassent gagner de l’argent. Du coup quand il y a Skype qui arrive, on est vraiment tentés de ralentir Skype pour préférer nos offres de téléphonie. On a vraiment envie, quand Netflix arrive, de plutôt pousser notre plateforme de vidéo. On vraiment envie de commencer à censurer en fait, parce que très vite on a cette tentation que « ce serait bien que nos utilisateurs restent quand même dans notre giron ».

Daniele Pitrolo : Les fournisseurs d’accès à Internet considèrent les abonnés comme de la marchandise. Pour négocier les échanges de données avec d’autres acteurs, ils se présentent, ils disent : « J’ai tant de globes oculaires parmi mes abonnés », c’est ça qu’ils disent, eye balls, c’est le terme.
La possibilité de discriminer la vitesse à laquelle je peux accéder à l’information pose problème. Du moment où Internet est la fenêtre sur l’information pour des millions de personnes, restreindre, enlever ou incentiver une source d’information plutôt qu’une autre a des impacts sociétaux qui sont gigantesques.

Voix Off : Pourtant, discrètement, des associations œuvrent pour que le réseau reste entre les mains de celles et ceux qui l’utilisent.

Daniele Pitrolo : Franciliens.net[1] est le fournisseur d’accès à Internet associatif local, en Île-de-France, depuis 2010. Je présente toujours franciliens.net en disant « nous sommes comme Free, SFR, Orange, Bouygues, moins gros, plus sympas. » D’un côté parce que c’est un fait, nous sommes moins gros et parce que nous ne tenons pas à être gros. Pourquoi nous sommes plus sympas ? Parce qu‘on fait ça pour s’amuser, on fait ça sur notre temps libre et on fait ça pour mettre de l’humain dans Internet.

Quota : [2] [Fédération French Data Network] c’est la Fédération des fournisseurs d’accès à Internet associatifs. L’idée c’est que ces fournisseurs-là d’accès à Internet font ça d’une manière à but non lucratif, ils font ça sans but de gagner de l’argent, de nourrir des actionnaires. Ce petit détail qui change, change tout : on s’astreint à ne faire que de l’Internet, à ne pas avoir de conflits d’intérêt. En fait, on n’a même pas vocation à être rentables et ça va beaucoup plus loin parce que le projet de la Fédération FDN est beaucoup plus large. Le projet de la Fédération FDN est de construire l’Internet dont on a envie et de le faire ensemble, c’est-à-dire de prendre les citoyens, que eux aient la main technique sur ce dernier bout d’Internet qui est si important politiquement ; qu’eux aient le pouvoir de dire « la porte c’est nous qui allons la garder ; nous ! »

Vi : NetCommonsNetCommons</ref> est un projet de recherche européen qui est financé par la Commission européenne et qui s’intéresse aux fournisseurs d’accès à Internet associatifs sous l’angle social, politique, juridique et technique. On a l’impression, en tout cas c’est notre hypothèse de recherche, que les fournisseurs d’accès à Internet associatifs peuvent beaucoup apporter à la société. Ce qu’on a remarqué avec le projet de recherche c’est que ces acteurs-là ont tendance à aller déployer des câbles ou poser des antennes là où les fournisseurs d’accès ordinaires ne vont pas parce que ce n’est pas intéressant, ce sont des zones qui sont plutôt isolées géographiquement où il y a peu de personnes, donc l’investissement n’est tout simplement pas rentable.

[Installation d’un pont radio directionnel à Vaugneray – [3], FAI associatif sur la région lyonnaise et stéphanoise]

Vi : Ça, ça amène un second point positif c’est qu’ils considèrent les personnes à qui ils offrent cet accès à Internet comme les membres d’une communauté et pas comme des utilisateurs ou des consommateurs.
Ça permet véritablement aux personnes qui souhaitent accéder à Internet et à ce réseau d’en faire partie et, d’une certaine manière, de se réapproprier ce réseau-là.

Comment favoriser le développement des fournisseurs d’accès associatifs ? Par le droit : ce qu’on peut faire c’est déjà les inclure au moment où les règles qui concernent les opérateurs sont élaborées, parce que, pour l’instant, ils sont complètement absents de tout le processus d’élaboration législatif. Ce qui n’est pas évident c’est que vu que les fournisseurs d’accès à Internet associatifs ne sont pas associés au processus d’élaboration des lois, en général les règles qui sont appliquées peuvent être très nuisibles pour eux, parce que ça ne prend pas du tout en compte leurs caractéristiques spécifiques. Par exemple, un fournisseur d’accès à Internet associatif, par nature il repose sur le bénévolat et il est souvent à but non lucratif, donc il a des moyens très limités qui n’ont rien à voir avec un fournisseur d’accès à Internet commercial ordinaire. Le premier problème qui se pose c’est que déjà pour se constituer, pour devenir un fournisseur d’accès à Internet, parfois il faut s’enregistrer auprès d’une autorité spécifique et, dans certains cas, dans certains pays, ça coûte très cher, c’est de l’ordre plusieurs centaines d’euros d’euros et parfois à renouveler chaque année.

Daniele Pitrolo : C’est pour ça que dans le cadre du paquet Télécoms qui était discuté au Parlement européen, nous étions assez préoccupés à l’intérieur de la Fédération des fournisseurs d’accès à Internet associatifs parce que semblait se dessiner un futur à l’intérieur duquel il n’y aurait que trois à quatre opérateurs maximum au niveau européen. C’est pour ça que nous avons été très contents d’avoir la possibilité de nous reposer sur le travail de La Quadrature du Net[4] qui a veillé à défendre des intérêts qui étaient les nôtres et qui a mis en avant le travail que font des acteurs importants, peut-être non pas en taille mais au niveau social et sociétal que sont les fournisseurs d’accès à Internet associatifs.

Vi : Le rôle de la Quadrature dans tout ça c’est qu’elle permet de faire évoluer le cadre juridique qui s’applique aux fournisseurs d’accès à Internet associatifs, donc de créer des conditions légales plus favorables pour que ces acteurs-là puissent se développer.
Du coup plutôt positif l’avenir et très encourageant si on continue le combat et qu’on ne lâche pas l’affaire.