L’engagement au temps du numérique

De April MediaWiki
Révision datée du 12 décembre 2019 à 13:22 par Morandim (discussion | contributions) (Transcription)


Titre : L’engagement au temps du numérique

Intervenant·e·s : Magaly Mathys - Édouard Bugnion - Dominique Boullier - François Marthaler - Journaliste

Lieu : ArtLab - École polytechnique fédérale de Lausanne

Date : novembre 2019

Durée : 1 h 30 min

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Licence de la transcription : Verbatim

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NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription : MO

Transcription

Animatrice : Bienvenue pour cette deuxième rencontre « Au temps du numérique » organisée par la RTS et le Collège des Humanités de l’EPFL [École polytechnique fédérale de Lausanne] donc au sein de l’ArtLab. « Au temps du numérique, l'engagement », « L’engagement au temps du numérique », c’est notre thème aujourd’hui. Quel impact le numérique a-t-il sur notre conscience politique et sur nos engagements ? Comment est-ce qu’on s’engage, au fond, au temps du numérique ? Il y a peut-être trois façons d’entendre cette notion d’engagement en lien avec le numérique. D’abord on peut se servir du numérique pour diffuser, partager son combat, ses convictions, donc là c’est le numérique comme outil mobilisateur, disons, de masse. On peut aussi s’assurer que le numérique soit disponible au plus grand nombre, considérer qu’il doit relever des biens communs, au fond, aujourd’hui, en tant qu’outil de développement, d’intégration, de démocratie. Et puis on peut aussi considérer qu’à l’ère du numérique il est urgent de s’engager contre des exploitations de nos données qui mettraient en danger nos valeurs démocratiques.
Voilà donc en gros les trois volets de cet engagement au temps du numérique que nous allons explorer ici avec nos quatre invités.
Pour ouvrir une même question que je vais poser à chacun, chacune d’entre vous pour vous présenter et faire entendre d’où vous parlez.
Magaly Mathys, on commence avec vous. Vous êtes co-responsable de Powercoders Lausanne. Powercoders est une association qui a été fondée à Berne en 2017, avant de se développer à Zurich, Lausanne et Bâle. Son objectif c’est de former les réfugiés au codage informatique et de les mettre en lien ensuite avec des entreprises susceptibles de les recruter. Pour vous, Magaly Mathys, le numérique est-il un outil démocratique ?

Magaly Mathys : Bonjour à tous. Merci. C’est moi qui ouvre le bal avec une question bien philosophique. Pour moi c’est clair que l’outil numérique s’est démocratisé, ça c’est sûr, vu qu’on voit actuellement qu’il se trouve dans tous les types de métier, que c’est quelque chose qu’il est indispensable de maîtriser pour toute personne qui souhaite effectuer n’importe quel type de métier, que ce soit un métier diplômé ou un métier qui soit non diplômé.
Maintenant, est-ce que ça favorise la démocratie ? Ça aide certainement à la diffusion d’informations si tant est qu’on puisse avoir accès à cette information, ça dépend des pays, ça dépend des outils. Est-ce qu’il favorise la démocratie ? Il faut le voir comme un outil en tant que tel, comme du papier et un crayon, je pense, et après ça dépend de ce qu’on en fait et de comment est-ce que les gens peuvent y avoir accès.

Animatrice : Est-ce que les réfugiés que vous formez le considèrent, eux, globalement à votre avis, comme un outil démocratique ?

Magaly Mathys : J’ai posé la question à mes étudiants et j’ai eu des réponses très diverses. Pour certains oui, pour d’autres non, ça dépend vraiment des pays, ça dépend comment ils le perçoivent.

Animatrice : Pourquoi ça dépend des pays ?

Magaly Mathys : Disons qu’ils ont vu dans certains pays ils n’avaient pas forcément accès à certaines informations, mais du moment qu’ils pouvaient sortir de leur pays, ils pouvaient vraiment commencer à diffuser beaucoup plus d’informations, ils avaient accès à beaucoup plus d’outils, de plateformes. Ça dépend comment on le perçoit. Pour certains c’est extrêmement négatif, pour certains c’est extrêmement positif, mais ils ont cette conscience que la plupart des gouvernements ont la mainmise sur leurs données, ce qui fait qu’ils ne sont pas du tout en confiance vis-à-vis de l’utilisation de ces plateformes d’une manière générale je dirais.

Animatrice : Je crois qu’on va en reparler assez souvent dans cette conversation.
Édouard Bugnion, vous êtes vous vice-président pour les systèmes d’information à l’EPFL. Vous êtes professeur au Laboratoire des systèmes de centres de calcul. Du fait de votre formation à Stanford notamment et de vos expériences de chef d’entreprise, vous avez fondé des startups, vous êtes donc un fin connaisseur du fonctionnement des centres de données ; comment les rendre toujours plus efficaces et sécurisés ? C’est ça votre préoccupation professionnelle disons majeure. Même question Édouard Bugnion : le numérique est-il un outil démocratique ?

Édouard Bugnion : D’abord c’est essentiellement un outil. Il peut être utilisé à des fins démocratiques. Il peut être utilisé à des fins de subversion du processus démocratique et puis, aussi, il peut être utilisé pour des fins autoritaires. Donc en soi la technologie est totalement neutre par rapport à la valeur qu’elle apporte, il n’y a pas de biais contre ou pour la démocratie. Il y a des beaux exemples où la communication et les moyens de communication ont permis des avancées démocratiques. Il y a un engagement participatif qui est beaucoup plus facile de nos jours grâce aux technologies de communication. Et puis il y a évidemment des contre-exemples, notamment dans certains pays qui sont régis par un monde numérique très différent du nôtre. Je crois qu’on ne s’en rend pas forcément compte en Suisse, on a l’impression qu’Internet est un réseau mondial universel et en fait, finalement, l’accès à l’Internet et l’accès aux informations que l’on reçoit sur Internet dépend du pays dans lequel on se trouve et on a, pour faire très simple, au minimum trois internets assez distincts en fonction de la région du monde dans laquelle on se trouve et nous on est dans l’Internet américain.

Animatrice : Merci.
François Marthaler, vous êtes ancien conseiller d’État vaudois du parti Les Verts, vous êtes entrepreneur, vous avez fondé en 1980 la Bonne Combine, tous les Lausannois ici connaissent La Bonne Combine, une entreprise de réparations en tout genre tels que des téléphones et des ordinateurs, afin de lutter contre le gaspillage et, depuis 2012, vous êtes directeur de Why!, que vous avez créée, qui fait la promotion du logiciel libre contre les systèmes informatiques privatisés auprès des institutions et des entreprises suisses. D’après vous, François Marthaler, le numérique est-il un outil démocratique ?

François Marthaler : Ma première réponse serait évidemment oui, avec une condition qui me semble assez évidente c’est l’utilisation prioritaire des logiciels libres et des solutions open source. Ma réponse, si elle concernait principalement les solutions propriétaires ou les plateformes de type Facebook et autres, elle serait négative. Donc moi je fais clairement un lien, pour reprendre ce que monsieur Bugnion disait tout à l’heure, entre l’outil lui-même et puis la manière dont on l’utilise : s’il s’agit d’un outil open source que je peux ausculter, que d’autres peuvent étudier, analyser, orienter, améliorer, etc. et que je peux contribuer à ceci, la réponse est oui, c’est plus démocratique ; si on passe par des systèmes où, au fond, l’utilisateur est espionné en permanence, n’a aucune maîtrise sur la manière dont ses données sont utilisées, rediffusées, etc., mais réponse est non.

Animatrice : Vous avez dit « plus démocratique » au sujet des logiciels libres, parce que c’est bien beau qu’ils soient ouverts, mais encore faut-il maîtriser, comprendre ce langage informatique. Tout le monde ne peut pas, quand même, comprendre ce qui se dit dans ces codes sources.

François Marthaler : Non, mais il y a plusieurs niveaux. À part ça, moi qui n’ai aucune compétence en informatique je commence à bien toucher sur pas mal de sujets. En fait, avec un internet ouvert et cet espace collaboratif et de partage des connaissances, pour celui ou celle qui cherche à s’intéresser et à comprendre, c’est parfaitement possible. Voilà ! Donc même si on n’en a pas les compétences et je pense que c’est ça le message essentiel, c’est qu’à l’ère du numérique il faudrait tout un chacun à un degré ou à un autre se dise «  non, je ne suis pas l’esclave de ces technologies, je vais chercher à les maîtriser dans toute la mesure où cela m’est nécessaire ».

Animatrice : Merci.
Dominique Boullier, vous êtes sociologue, professeur des Universités, chercheur, vous avez d’ailleurs travaillé durant plusieurs années à l’Institut des humanités digitales ici à l’EPFL avant de retourner tout récemment, l’été dernier, en France à Paris à l’Institut d’études politiques et au Centre d’études européennes et de politique comparée. Vous avez signé plusieurs ouvrages dont, en 2016, chez Armand Colin, Sociologie du numérique, c’est votre spécialité. Donc devinez quoi, je vais vous poser la même question Dominique Boullier : le numérique est-il un outil démocratique ?

Dominique Boullier  : La réponse que je donne habituellement c’est avant tout de dire que c’est un amplificateur, c’est-à-dire que, de fait, il va amplifier toutes les tendances des sociétés existant donc les tendances démocratiques et puis les tendances autoritaires, Édouard Bugnion avait tout à fait raison aussi, il peut aussi amplifier toutes celles-là. Il amplifie ça de façon assez impressionnante, mais la façon dont on va organiser les choix d’architecture que l’on va faire – on peut parler des machines, du calcul, mais on peut aussi parler du réseau – tout cela va jouer dans le sens où on amplifie certaines tendances plus que d’autres. Donc quand on fait chacun des choix qu’on fait, y compris dans notre internet américain comme le disait Édouard Bugnion, effectivement on peut favoriser certaines démarches, certaines approches plutôt que d’autres. Rappelez-vous quand même qu’historiquement les gens qui ont créé Internet, si vous voulez, c’était quand même une culture. Il y avait les militaires qui étaient derrière, évidemment, mais il y avait aussi des universitaires et beaucoup avaient une philosophie très hippie on dirait à l’époque, très hacker aussi pour certains côtés, et qui étaient vraiment dans l’idée de distribuer. Donc les architectures distribuées sont nées là dans cette idéologie de « on doit arrêter avec les systèmes centralisés et on doit les ouvrir ». Cette idée-là un peu libertaire reste, quand même, au fond, dans la culture et dans l’espoir de tout le monde autour d’Internet. En réalité on voit bien qu’elle a été à la fois radicalement supprimée dans certains pays, en Chine par exemple, et dans d’autres pays elle a été complètement détournée, petit à petit, dans l’ensemble de l’Internet que l’on connaît ici, elle a été complètement altérée j’allais dire par la puissance des plateformes et du fait qu’on se retrouve avec des systèmes centralisés, avec des systèmes qui, du coup, exploitent nos données, qui exploitent à des fins commerciales, etc.
Ça ne veut pas dire pour autant que l’utopie du départ a disparu parce qu’il y a tout un tas de gens qui continuent à la faire vivre, y compris avec le logiciel libre, etc., mais ce principe démocratique-là a quand même été radicalement altéré pour des raisons commerciales et aussi pour des raisons de surveillance, on pourrait le dire, c’est un autre aspect sur lequel on reviendra sans doute.

Animatrice : Est-ce qu’il a été si altéré que ça ? Parce que même sur ces plateformes commerciales, il y a un discours qui peut être tout à fait démocratique. On peut rappeler que des mouvements comme les gilets jaunes en France ou les Printemps arabes n’auraient sans doute pas eu lieu, en tout cas pas avec la même ampleur sans Facebook pour ne pas le citer.

Dominique Boullier : C’est tout à fait juste que ces systèmes ont pu amplifier là aussi ces mouvements-là, mais le problème c’est que du coup on pousse quelquefois le bouchon un peu loin en parlant par exemple de révolution Facebook, ce qui a été le cas pour les Révolutions arabes, notamment, ce qui est complètement faux. C’est-à-dire qu’en réalité vous avez un système de coordination extrêmement performant à travers Facebook qui a amplifié la capacité des différents publics à se coordonner pour agir et pour manifester en public. Mais s’ils n’étaient pas sortis dans la rue d’une part, si, par exemple en Tunisie vous n’aviez pas non plus 90 % des gens qui ont le bac ce qui est quand même extraordinaire, ce qui n’est pas le cas dans le reste des autres pays arabes, on ne comprend rien de ce qui se passe dans une révolution comme celle-là si on ne s’appuie pas à la fois sur des facteurs structuraux, à la fois sur des facteurs de leadership et de circulation d’informations et, du coup, le réseau vient, pour certaines fonctions, appuyer tout cela. Mais ce n’est pas plus que ça. Il faut quand même ! Sinon il y aurait eu d’autres manifestations, des mouvements sociaux, des révolutions, il y en a eu avant, ce n’est pas le problème, ils auraient trouvé d’autres moyens ! Sauf que là, effectivement, ça accélère les choses et surtout il y a un effet qui est intéressant c’est que du coup, comme tout le monde est au courant dans le monde entier, et on le voit en ce moment précisément, tout le monde finit par copier aussi les méthodes d’action de ceux qui ont agi à droite, à gauche, à Hong-Kong, au Chili, etc. Donc il y a un effet de mimétisme qui est à la fois fascinant et intéressant et en même temps qui peut, justement, quelquefois, ne pas forcément déboucher sur des vraies solutions parce que les vraies solutions politiques ce n’est pas sur Internet, ce n’est pas sur Facebook qu’on va les trouver.

13’21

Animatrice : On parle de démocratie. Je pense à cette expression qui a notamment été mise en valeur par le Parti pirate un peu partout en Europe, qui parlait de démocratie liquide ou comment, grâce aux outils du numérique, on pourrait aller vers plus de démocratie participative, les citoyens pouvant donner leurs avis sur des plateformes, elles existent, elles sont nombreuses. Est-ce que là on n’a pas une preuve, quand même, que c’est un outil particulièrement démocratique ? François Marthaler.

François Marthaler : Je ne partage pas du tout ce point de vue. J’ai des milliers de followers sur Facebook, Twitter, Linkedin et j’en passe, mais j’avoue être un piètre utilisateur de ces outils que j’utilise, en fait, pour diffuser mes questionnements, mes réflexions à un nombre plus ou moins important de personnes, mais ça s’arrête vraiment là.
S’agissant des Gilets jaunes, la chose qui m’a vraiment le plus frappé, j’ai failli écrire au président Macron en lui disant au fond, et en lien avec la question démocratique, est-ce que le plus simple ne serait pas d’introduire en France ne serait-ce que le droit de référendum ? qui existe en Suisse, que l’on a utilisé. Pour avoir occupé des fonctions dirigeantes au niveau politique j’ai vu à quel point la simple existence d’une menace du lancement d’un référendum, je ne parle même pas du droit d’initiative, l’existence d’une menace de référendum pouvait orienter, canaliser, structurer les projets politiques. J’en ai beaucoup parlé, je suis fréquemment en France, je suis double national, ma femme est parisienne, j’en ai fréquemment parlé en prenant cet exemple qui m’a beaucoup frappé c’est l’histoire, vous vous en souvenez, de Ségolène Royal et de ce système de taxation du trafic des poids lourds avec ces fameux portiques. Ce n’étaient pas les gilets jaunes, c’étaient les Bonnets rouges, je ne sais pas si vous en souvenez, on a fini par ficher à la poubelle 600 millions d’euros d’investissement dans ces portiques et renoncé à taxer le trafic des poids lourds, quand en Suisse ce concept a été introduit il y a fort longtemps, je n’ai même la date en mémoire tellement c’est vieux, avec la fameuse RPLP, Redevance sur le trafic des poids lourds liées aux prestations. Le Parlement, sous l’épée de Damoclès de ce droit de référendum populaire, a fait un paquet où on disait contre l’avis des milieux patronaux et du monde économique : « OK, on va taxer le trafic des poids lourds en fonction des prestations délivrées et une large partie de la recette sera utilisée pour financer les fameuses NLFA, nouvelles lignes ferroviaires à travers les Alpes, pour concrétiser l’objectif de transfert des marchandises de la route sur le rail ». Et ce truc a passé à 70 % si j’ai bonne mémoire.
Au fond la question ce n’est pas tellement de savoir si des réseaux sociaux font de la démocratie, la question plus fondamentale c’est de savoir est-ce qu’il y a de la démocratie, en l’occurrence en France, ou est-ce qu’on ne pourrait pas en introduire plus ?

Animatrice : Comme vous n’avez pas envoyé votre lettre à Emmanuel Macron, il n’a toujours pas instauré ce référendum, en revanche il y a eu des plateformes participatives qui ont été lancées. Donc est-ce que là, l’outil numérique justement n’a pas un rôle à jouer, devenir au fond cet espace où chacun, chacune, peut faire part de ses avis ?

François Marthaler : Les gens sont très rapidement désenchantés, vous l’avez vu à l’issue du grand débat national en France. Des milliers et des millions de personnes expriment leur opinion et à la fin il en ressort quoi ?

Animatrice : Encore faut-il qu’elles soient écoutées, c’est vrai.

François Marthaler : Mais même si elles sont écoutées, si elles ne sont pas concrétisées par des décisions précises. C’est pour ça que j’ai dit, au fond, pour parler de démocratie, il faut parler de droit démocratique. Donner la possibilité aux gens de s’exprimer sur des réseaux sociaux, dans le cadre de forums ou de tout type de consultation de la population ce n’est ça. Il faut de réels droits avec un couperet si le peuple majoritairement décide que, eh bien c’est comme ça.

Animatrice : Dominique Boullier.

Dominique Boullier : Il y a là aussi des choix à faire, c’est-à-dire que selon les types de plateformes que l’on adopte on peut faire certaines choses et pas d’autres. Typiquement, pour les débats qui ont eu lieu pendant le mouvement des Gilets jaunes, sur le grand débat et puis sur les Gilets jaunes qui avaient lancé eux-mêmes leur débat, je crois que ça s’appelait le vrai débat, c’était marrant parce que c’était la même plateforme technique qu’ils utilisaient, mais, en réalité, configurée différemment. Donc on n’a pas la même façon : par exemple on pouvait ordonner les questions ou au contraire on était obligé de suivre l’ordre, etc. Donc il y a des choix précis. On ne peut pas se contenter de dire « en général le numérique va contribuer à la démocratie » parce que selon la façon dont on le conçoit, il va contribuer à certains aspects de la démocratie et moins à d’autres. Typiquement, par exemple sur les réseaux sociaux, on sait très bien que la fonction d’alerte, de mobilisation et de réaction au scandale, etc., ça fonctionne très bien ; la fonction de délibération, de discussion, etc., c’est à peu près nul, c’est-à-dire qu’en réalité les débats finissent par se terminer rapidement par des insultes des uns et des autres, etc., ; je caricature un peu, quand vous êtes dans un groupe ça se contrôle un peu mieux, mais, en général, c’est un peu ça. Mais on sait très bien que ce n’est pas cette architecture-là qui permettra ça, donc il faut développer d’autres architectures pour permettre d’autres aspects de la démocratie. Mais quand on veut soit tout regrouper, soit dire, par exemple, Facebook va répondre à tout, non, ce n’est pas possible. Il a un créneau. Pour des raisons commerciales, il a été conçu d’une certaine façon qu’on peut utiliser pour certains aspects de coordination, par exemple des mouvements, comme je le disais, et pour le reste non. Donc il faut à chaque fois, et c’était là mon message à mes élèves ingénieurs quand j’étais ici, c’est qu’ils ont effectivement une responsabilité dans la façon dont on conçoit les systèmes eux-mêmes parce qu’ils vont permettre certaines activités démocratiques et pas d’autres et puis il y a plusieurs types d’activité démocratique, donc il faut être capable de rentrer dedans pour les concevoir de façon fine en fonction de ce que l’on cherche.

Animatrice : Magaly Mathys.

Magaly Mathys : Je vais partir un petit peu plus loin que la Suisse et la France. Certains de nos étudiants m’ont fait le retour que c’est important pour eux d’avoir la notion de confiance parce que le numérique, comme tout le monde l’a déjà dit, ce sont des outils. Les personnes qui sont derrière, les personnes qui vont gérer ces outils, ça va vraiment influencer aussi la manière dont les gens vont interagir avec ces outils, ça c’est très important.
Ce qui manque actuellement dans beaucoup de pays, d’une part certains n’ont pas forcément accès à tous les outils, par exemple dans certains pays vous n’avez pas accès à WhatsApp ou à Telegram, vous n’avez pas forcément accès à Google, donc tout le monde n’est pas sur un même pied d’égalité. Ensuite même si, par exemple en Turquie, vous avez accès à Facebook, la plupart des gens ne se sentent pas suffisamment en confiance pour pouvoir utiliser l’outil de manière libre. Donc les messages qu’ils vont poster en ligne vont être biaisés parce qu’ils vont avoir cette conscience qu’ils ne peuvent pas faire confiance en les personnes qui vont surveiller ce qu’ils vont écrire. Cette notion et fondamentale et tant qu’il n’y a pas cette confiance…

Animatrice : Un peu plus de transparence dans l’utilisation des données.

Magaly Mathys : Exactement.

Animatrice : Qu’en dites-vous Édouard Bugnion ?

Édouard Bugnion : En fait, ce que je retiens de la discussion jusqu’à maintenant, c’est qu’il y a la perspective de l’individu et du citoyen qui, évidemment, doit interagir avec le numérique qui est une nouvelle plateforme, c’est un nouveau mécanisme de communication et d’engagement. Et puis, un autre élément qui n’a pas encore été mentionné jusqu’à maintenant, qui est la perspective de l’État ou des partis politiques ou du mécanisme politique lui-même qui utilise le numériquent de manière très spécialisée et très pointue. C’est ça qui est quelque chose de nouveau.
On était jusqu’à il y a une décennie dans une logique où finalement l’influence d’opinion se faisait pas les mass média, que ce soit la presse écrite ou les médias audiovisuels et maintenant on est dans une nouvelle logique où l’influence politique se fait de manière beaucoup plus sélective en fonction du profilage des individus. Et ça c’est très différent puisqu’en fait ça crée des surprises, ça crée des phénomènes qui sont difficiles à anticiper puisque, par opposition à la logique du mass média, on n’a plus cette notion où l’entièreté des acteurs actifs du monde politique a accès à la même information. Et ce qui s’est passé notamment en Angleterre et aux États-Unis c’est, finalement, avec une communication politique très spécialisée et très fine dont, finalement, les partis avec des points de vue opposés n’avaient même pas conscience. Et ça c’est quelque chose de nouveau, on est dans une logique d’adaptation et puis on est dans une logique où, finalement, la société est constamment en train de rattraper les avancées technologiques puisque l’autre élément qui est central dans toute cette discussion, c’est que ça va très vite, c’est-à-dire qu’on est aujourd’hui dans une réalité qui était inimaginable il y a dix ou vingt ans et puis on va vers un avenir qui sera encore foncièrement différent à des horizons très courts, dans le cadre de notre vie adulte à nous, ce qui est quelque chose qui se passe très rarement dans l’évolution des technologies et de leur impact sur la société.

Animatrice : Vous avez cité l’Angleterre, les États-Unis, vous faisiez référence à Cambridge Analytica. Vous pouvez peut-être nous rappeler un petit peu cette…

Édouard Bugnion : Oui. Aujourd’hui on comprend e qui s’est passé ; sur le moment personne n’avait rien vu et je pense que ça c’est important. On s’est rendu compte de ce qui s’est passé après. Cambridge Analytica c’est quoi ? C’est finalement le profilage volontaire, je ne vais pas dire éclairé mais volontaire de 100 000 personnes à peu près aux États-Unis qui ont accepté de répondre à un questionnaire détaillé psychologique, certains ont été payé pour le faire. Et puis, et c’est là où il y a eu un bug, pour utiliser un terme technique, Facebook était utilisé comme mécanisme d’authentification et, comme effet de bord, a permis l’accès aux réseaux sociaux de ces 100 000 personnes à Cambridge Analytica et de 100 000 personnes, ce qui est relativement insignifiant par rapport à la masse démocratique américaine, on a réussi à extrapoler avec des degrés de confiance variables les opinions politiques et les intérêts politiques de 30 millions de personnes, alors là ça devient plus intéressant ! Et ça a été utilisé ensuite comme vecteur de précision, de façon à faire une communication politique très précise aux personnes qui répondaient à certains critères d’intérêt prédéterminés. Ça influencé l’élection, en tout cas c’est ce qui est communément compris aujourd’hui, et surtout, à l’époque, ce n’était pas quelque chose qui était compris, ni par la presse qui suit pourtant les élections, ni par l’autre partie prenante de l’élection.

Animatrice : Depuis il y a eu effectivement pas mal d’émissions, de reportages, de documentaires aussi sur ce thème. D’ailleurs j’en profite pour me tourner vers vous cher public : est-ce qu’il y a des personnes parmi vous que ce scandale de Cambridge Analytica aurait particulièrement frappé et qui en auraient changé leur comportement, peut-être, sur les réseaux sociaux ? Oui, Madame.

Public : Oui. Tout à fait. Personnellement je me méfiais déjà auparavant des pratiques de Facebook, mais là ça m’a poussée par exemple à avertir mes contacts d’arrêter de répondre à tous ces petits quiz, tous ces petits questionnaires qui vous demandent en général, pour obtenir la réponse, pour obtenir votre profil qui est déduit du questionnaire, vous obligent à donner accès à votre compte, donc aux contacts de votre compte, à l’application. C’est d’ailleurs comme ça qu’ils ont réussi, à partir de Cambridge Analytica, à élargir leur public, c’est-à-dire en poussant les gens à répondre à ces espèces de petits quiz qui ont l’air complètement innocents mais qui les poussent à partager les données personnelles et celles de leurs contacts.
Les données des contacts qui sont partagées avec ces quiz sont assez extensives. Les gens ne s’en rendent pas forcément compte. Je dois dire que moi j’ai vraiment dit aux gens : « Écoutez, soit vous arrêtez de jouer à ces petits quiz, soit je vous évacue de mes contacts parce que vous partagez… »

Animatrice : Et vous n’avez plus d’amis maintenant, on est désolés pour vous !

Public : Non, non, j’en ai encore, ils comprennent très bien. Je leur ai expliqué et eux-mêmes étaient assez surpris d’apprendre ce qui était fait de leurs données. Les données personnelles c’est souvent pour les gens une espèce de boîte noire à laquelle ils ne pensent absolument pas.
Je me demandais si j’aurais pu juste rebondir sur votre question concernant la démocratie liquide du Parti pirate. En fait, dans ce concept, ce n’est pas simplement le fait de pouvoir utiliser les plateformes électroniques pour élargir le public pour les débats et les forums. L’idée c’est vraiment de permettre aux gens de s’emparer de ces plateformes, de pouvoir les calibrer selon leurs besoins, en groupe. Et ça, ça demande aussi une éducation au numérique, ça ne demande pas seulement d’apprendre à coder, ça demande surtout d’apprendre à comprendre quelles sont les logiques qui sous-tendent tous ces outils, y compris les modèles économiques, notamment ceux de Google, Facebook, etc. C’était simplement pour rebondir. Il ne s’agit pas juste de prendre la technologie comme une espèce d’outil miracle, comme ça, qui va s’imposer tout seul et qui va faire dérouler la démocratie et la déployer dans le monde entier.
Merci. Je suis désolée si j’ai parlé trop longtemps.

Animatrice : Merci. Non, non, c’est très bien.

27’ 30

Public : Il y a aussi une chose en fait.

13’21

Animatrice : On parle de démocratie.