Réparer le présent, bricoler le futur

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Titre : Réparer le présent, bricoler le futur

Intervenant·e·s : Isabelle Carrère - Benoit Engelbach - Pierre-Eric Letellier - Paul Dumayet

Lieu : Émission La place aux gens - Radio Cause Commune

Date : 1er juin 2024

Durée : 57 min 38

Podcast

Présentation de l'émission

Licence de la transcription : Verbatim

Illustration : À prévoir

NB : Transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Le Réseau Francilien du réemploi — REFER — est fort de plus de 60 structures : ressourceries, recycleries, autant de lieux en Île de France adhérentes réparties dans une centaine de boutiques solidaires, qui donnent du sens à des actions non lucratives et non concurrentielles, portant majoritairement sur la baisse des déchets, la sensibilisation de toustes au réemploi et à la solidarité, et la mutualisation des pratiques d’auto-réparation. Samedi 1er juin 2024, malgré la pluie, rassemble dans le 18° arrondissement de Paris, dans des sites emblématiques de recherche de même nature, pas mal de monde pour le Festival de la Récup‘. Une table ronde a été organisée et animée par Paul Dumayet, avec pour questions : Quels sens peut-on donner à ces gestes amateurs du quotidien ? Quelle place ont-ils dans notre vie citoyenne et politique ? Que manque-t-il pour qu’ils (re)deviennent une habitude?

Transcription

Voix off : Cause Commune comme si vous y étiez

Paul Dumayet : Réparer le présent, construire le futur. Nous sommes au Shakirail, un superbe lieu culturel et solidaire, qui accueille des artistes et des associations pour faire vivre le quartier de Goutte-d’Or dans lequel nous sommes aujourd’hui, et vous nous écoutez également sur la radio Cause Commune qu’on remercie pour cette diffusion en direct. Nous avons une heure devant nous et, sans plus tarder, je vais rappeler un peu le contexte puis laisser nos trois invités se présenter.
Les discussions que nous allons avoir se font dans le cadre du Festival de la Récup‘ qu’organise le REFER. Le REFER, c’est le Réseau francilien du réemploi, un réseau de 62 associations du réemploi solidaire, des ressourceries, des recycleries spécialisées, des Emmaüs et des ateliers vélo. L’association du REFER existe depuis dix ans, elle accompagne les porteurs de projets et les collectivités à ouvrir de nouveaux lieux du réemploi solidaire en Île-de-France, elle porte tout type d’action collective, avec ses 62 adhérents, pour promouvoir la seconde main associative d’intérêt général, non lucrative et porteuse d’emplois en insertion.

[Applaudissements]

Paul Dumayet : Merci public.
Ce septième Festival de la Récup‘, qui nous accueille, est effectivement la plus emblématique des actions du REFER, qui l’organise tous les ans ou tous les deux ans. Je vous invite donc à consulter la très riche programmation du festival qui se déroule au CENTQUATRE où se trouvent les 17 espaces de boutique des ressourceries, au Jardin d’Éole avec une cinquantaine d’ateliers autour de la récup et de la réparation et enfin le Shakirail, où nous sommes aujourd’hui, qui accueille notre table ronde du jour, de très belles expositions et un faux procès qui aura lieu à 15 heures 30. Nous avons aussi deux concerts dont un au Jardin d’Éole ce soir avec les Underground Cosmic Didgs et un bal pop récup au CENT QUATRE. Et enfin, pour demain, je me dois de mentionner la vente aux enchères de 123 trésors, des petits objets découverts chez nos adhérents ressourceries, qui aura lieu au CENT QUATRE dans la boutique d’Emmaüs défi de 14 heures à 15 heures 30 et enfin le carnaval porté par le collectif Haut les Masques qui partira à 16 heures de la Halle Pajol jusqu’au Jardin d’Éole. C’est donc une énergie de dingue qui est déployée par toutes les associations adhérentes du réseau. Ça fait au moins un an et demi qu’on travaille sur l’organisation de ce festival, 270 bénévoles sont mobilisés, une équipe salariée de 12 personnes incroyablement dédiées. C’est important de leur rendre hommage aussi aujourd’hui. Ils ne sont pas là, mais ils vous entendent, les énergies passent.
Je m’appelle Paul Dumayet, je suis un ancien salarié de la jolie bande du REFER, aujourd’hui bénévole pour organiser cette table ronde.
Je vous ai tout dit. Je vous propose de rentrer dans le vif de la table ronde, donc de présenter nos trois invités : Isabelle Carrère, Pierre-Eric Letellier et Benoit Engelbach, pour qu’ils nous racontent ce qui les anime, quelles sont les initiatives qui les rassemblent autour de notre table aujourd’hui et je commence par Isabelle.
Isabelle, dites-nous, qui êtes-vous ? Que faites-vous ?


Isabelle Carrère : Oh ! Tu me vouvoies !

Paul Dumayet : On se tutoie ?

Isabelle Carrère : On se tutoie ! C’est pour de vrai.
Merci de cette introduction. Je suis d’accord : le REFER a mis une belle énergie pour tout ça.
J’ai plusieurs casquettes. Là j’ai un petit peu celle de la radio Cause Commune 93.1, mais j’ai aussi et surtout, aujourd’hui, la casquette pour un Antanak, qui est une association dans laquelle nous récupérons des ordinateurs, fixes, portables, quelques téléphones, nous les reconditionnons, nous les libérons, nous mettons des systèmes d’exploitation libres et nous les donnons à ceux et celles qui le souhaitent, individus, particuliers, collectifs, etc. Nous avons créé un réseau RéFIS, dont j’aurai peut-être l’occasion de reparler tout à l’heure.

Paul Dumayet : Parfait. Je le note. Tu prends la suite.

Benoit Engelbach : Merci Paul. Benoit Engelbach, je suis là au nom de l’association Repair Café de Paris ; je précise que je ne suis plus bénévole aujourd’hui de cette association, mais j’ai participé à sa création et j’y ai été très actif pendant plusieurs années. Les Repair Cafés sont des ateliers de réparation bénévoles ; l’objectif c’est de réunir à la fois des bénévoles réparateurs, des bénévoles qui organisent et des personnes qui ont des choses chez elles qui ne fonctionnent plus et qui, en général, ne sont pas assez chères pour être réparées par un professionnel, donc d’essayer de les réparer avec ces personnes dans une ambiance conviviale. Le slogan des Repair Cafés c’est vraiment réparer pour éviter de jeter.
J’ai été très actif à Repair Café Paris pendant plusieurs années, également, pendant plusieurs années, très actif dans une association qui s’appelle Repair Café France, où on a essayé de fédérer l’énergie, de capitaliser ce que tous faisaient. Ça s’est développé très vite, il y a des Repair Cafés vraiment partout maintenant.
À titre personnel, je précise que je suis aussi élu dans mon entreprise, depuis six mois, au nom du syndicat Printemps écologique, là où on essaye de faire bouger les lignes dans les entreprises.

Paul Dumayet : OK. Cool, Parfait. Il ne reste plus que Pierre.

Pierre Letellier : Bonjour Paul. Je suis salarié de L’Heureux Cyclage, qui est un réseau national d’ateliers vélo participatifs et solidaires. Qu’est-ce qu’on fait dans un atelier vélo participatif et solidaire ? On accueille le public que sont des cyclistes qui ont besoin d’entretenir ou de réparer leur vélo. On les conseille, on les accompagne dans les réparations, si besoin, on leur apprend même à monter en compétences et pour eux-mêmes devenir bénévoles et pouvoir accompagner d’autres personnes. C’est le la première activité.
La deuxième : on a aussi une activité de recyclerie spécialisée sur le vélo. On va collecter des vieux vélos en fin de vie, on va les réparer si c’est possible ou on va les démonter pour récupérer les pièces détachées pour pouvoir réparer d’autres vélos avec ces mêmes pièces détachées.
La troisième mission qu’on se donne aussi, c’est d’être des lieux de vie dans lesquels on favorise le vivre ensemble, dans lesquels on arrive à faire des choses en faisant fi de nos différences, en luttant contre les discriminations qu’on peut vivre au quotidien. C’est vraiment l’idée d’utiliser le vélo comme un outil de lien social, de convivialité, et pouvoir aussi aborder, avec cet outil, plein d’enjeux, des enjeux d’écologie, de gestion de déchets, etc. Il y a donc une vraie fonction, je pense, d’animation de la vie de quartier.
L’Heureux Cyclage est un jeu de mots qui ne passe pas la radio, mais, pour expliquer c’est heureux comme content et cyclage. C’est une époque où on ne faisait pas bien la différence entre le réemploi et le recyclage chez nous, ce sont des sujets techniques, mais c’est la fête de la récup, on peut en parler.
Dans ce réseau, aujourd’hui, on a 250 ateliers en France sur à peu près 500 structures ; ce sont des structures qui sont de petite taille, des petites assos de quartier dans lesquelles il y a parfois du salariat, mais, en majorité, ce sont des structures qui sont portées uniquement par des bénévoles et ça se développe de plus en plus. Dans les années 90, il y en avait une poignée en France, les premières, et puis ça a très fortement augmenté, maintenant on en retrouve un peu partout, notamment dans les agglomérations, mais aussi, de plus en plus, dans les zones peu denses, les territoires ruraux, parce que, quelque part, on vient aussi offrir un service là où il y avait plus d’offre de réparation classique.

Paul Dumayet : Vous avez en commun, tous les trois, le fait d’être des structures ou d’être membres de structures très bénévoles, de travailler avec des personnes à qui on apprend à réparer, donc le geste d’auto-réparation qui se distingue de celui de réparation. Pour vous, quel sens ce geste-là, de la pratique amateur, de l’apprentissage de la réparation, du bricolage, a-t-il ? Isabelle.

Isabelle Carrère : C’est bien que tu le présentes comme ça, parce que, en tout cas à Antanak et, je pense, sans doute aussi ailleurs, ce n’est pas tellement la question des gens qui savent et qui apprennent à d’autres, mais, pour moi dans « autoréparation » il y a aussi qu’on est ensemble pour apprendre à. En tout cas, à Antanak, nous sommes très attentifs à ça et, pour moi, le sens de ces questions, il y a des sens pluriels, mais ce sont des sens très politiques dans lesquels on essaye de faire en sorte que ça soit abordable à tous et toutes et, quand je dis toutes, c’est aussi parce que – on en a parlé en préparant cette table ronde –, on a une vraie problématique. Je ne sais pas si elle est simplement liée au numérique, à l’informatique, en tout cas, chez nous, elle est là. Je ne sais pas s’il y a beaucoup de femmes qui réparent des vélos, en tout cas on ne voit pas beaucoup de femmes qui réparent des ordinateurs et malheureusement, quand des stagiaires nous demandent à venir dans l’association ou des personnes qui viennent et qui osent prendre un tournevis et ouvrir leur ordinateur, ce sont très souvent des hommes ! Donc, pour moi, bizarrement, cette affaire de bricolage, de réparation, est, jusqu’à présent, une activité genrée. Il y a des évolutions, on avance un petit peu, mais je trouve vraiment qu’on avance beaucoup trop doucement sur ces questions.
Le premier sens de la réparation c’est évidemment ce que vous avez dit, Benoît et Pierre, c’est la question de « tant que ça peut servir, on a envie que ça serve », c’est donc la limite qu’on peut donner avec une toute petite part de ce qu’on peut faire, tels les colibris disaient d’autres personnes à certains moments, de limiter les déchets. En informatique, il s’agit de limiter les D3E [déchets d’équipement électrique et électronique], il s’agit également de limiter la consommation qu’on pourrait avoir en rachetant un produit plutôt que de le réparer, donc racheter un autre ordinateur plutôt que de réparer celui qu’on a, ça veut dire, également, limiter notre contribution ou notre participation à de l’extraction ici ou là, mais surtout là, de minerai, de matériaux, de terres rares, etc., qu’on voit et dont on voit bien les désastres tant pour les habitants et les habitantes qui sont dans les pays dans lesquels il y a ces extractions, qu’en termes d’environnement, en termes de pollution de l’eau, de pollution de l’air, etc.
Je pense que c’est une conscience qui est de plus en plus existante, on en reparlera sûrement tout à l’heure aussi, je pense que ça existe pour de vrai et, du coup, je ne sais pas si, à chaque fois qu’on ouvre un ordinateur, qu’on répare une casserole, une bouilloire ou que sais-je, on a ce sens-là, mais un peu quand même, c’est-à-dire quelque chose qui est « je contribue à ce qu’on ne soit pas en train de faire tout et n’importe quoi sur cette planète », quelque chose comme ça !
Ça veut dire aussi prendre soin et qui dit prendre soin d’un objet, c’est qu’on est capable de prendre soin des autres, de soi, des objets des autres et des autres personnes autour de soi, de l’environnement et des siens au sens large, de sa communauté d’intérêt, de ses communautés d’intérêt. Donc, les lieux conviviaux d’autoréparation ou autres sont aussi des apprentissages de faire quelque chose ensemble au-delà de sa famille, son couple, ses amis, etc. ; ça permet donc cela. Ça permet aussi de faire autre chose que consommer ensemble, qu’aller boire une bière ensemble, même si j’adore boire une bière avec d’autres gens, mais ça permet de faire d’autres choses ensemble.

Paul Dumayet : On peut même boire une bière et réparer.

Isabelle Carrère : Et en même temps réparer, tout à fait ! Je dis une bière, ça pourrait être du vin ou un jus de fruit, on peut boire ce qu’on veut.
L’autre chose qui est importante, après je m’arrête pas, non, il y a encore deux choses que je voulais dire sur la question du sens.
Il y a aussi la question du sens politique qui est le droit d’usage : à partir du moment où on s’autorise à réparer quelque chose, on le répare soit pour soi, soit on le répare pour qu’il continue une vie même chez d’autres ou avec d’autres. À Antanak, notamment, on n’est vraiment pas pour la question de la propriété. On pense qu’on n’a pas besoin d’être propriétaire d’un objet pour s’en servir, donc, on milite pour un droit d’usage et, petit à petit, ça passe aussi dans l’esprit des gens. Quand on leur dit « cet ordinateur est pour toi, on te le donne. La seule chose qu’on te demande c’est de nous le rapporter le jour où tu n’en as plus besoin pour qu’on puisse leur redonner à quelqu’un d’autre », et ça commence bien à rentrer ça aussi, c’est plutôt pas mal.

Paul Dumayet : Vous avez déjà des adhérents qui ont rapporté des ordinateurs.

Isabelle Carrère : Oui absolument. Soit quelqu’un le rapporte en disant « maintenant ma situation a changé, j’ai besoin d’un ordinateur portable alors que j’avais pris un fixe » ou bien « d’un portable qui soit plus qualifié, plus calibré parce que je vais faire de la vidéo », je dis n’importe quoi. Oui, il y a ça, et aussi des gens qui ont dit, et c’est là où on n’a pas gagné mais ce n’est pas grave, « je vous rapporte l’ordinateur parce qu’en fait je m’en suis acheté un », et c’est une des limites, on le verra à autre moment, peut-être dans le point 2 ou 3 de tes questions, mais c’est une des limites aussi sur la capacité des gens à trouver sur le temps long c’est vrai.
Et puis, je ne peux pas ne pas dire, quand même, un mot du Libre ; je ne sais pas si ça parle à tout le monde dans le public et à la radio. C’est cette question des systèmes d’exploitation qui ne sont pas privateurs, propriétaires, ce sont donc toutes les distributions sous GNU/Linux qui permettent de se libérer de l’obligation d’acheter toujours de nouvelles licences, puis un matériel qui suit la licence, etc.
J’arrête là ! Je pourrais parler trois heures !

Paul Dumayet : Benoit, j’ai l’impression qu’Isabelle t’a regardé. Vas-y.

13’ 38

Benoit Engelbach : Je pense