Contributopia - Pierre-Yves Gosset

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Titre : « Contributopia », Dégoogliser ne suffit pas.

Intervenant : Pierre-Yves Gosset

Lieu : Capitole du Libre - Toulouse

Date : novembre 2017

Durée : 1 h 54 min

Visualiser la conférence

Licence de la transcription : Verbatim

Statut : Transcrit MO

Description

En octobre 2014, l'association Framasoft lançait un pari un peu fou : « Et si on dégooglisait Internet ? ». Ce (modeste) plan de libération du monde visait, en 3 ans à :

  • sensibiliser le public sur la question de la centralisation des données, des atteintes à la vie privée, et des dominations des « GAFAM » (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ;
  • démontrer que le logiciel libre est une réponse concrète à ces dangers ;
  • essaimer la démarche, afin de créer une résilience, et de faire en sorte que Framasoft ne soit pas le « Google du libre ».

Trois ans plus tard, l'objectif est atteint :

  • plusieurs centaines de conférences, ateliers, stands, etc auront été tenus par des membres de l'association ;
  • 32 services libres, éthiques, alternatifs et solidaires sont disponibles pour tou⋅te⋅s ;
  • la récente naissance du collectif CHATONS ouvre une potentielle dynamique pour les années à venir.

En octobre 2017, Framasoft souhaite se lancer dans une nouvelle campagne : « Contributopia ». Ses objectifs :

  • outiller les personnes souhaitant œuvrer à une société plus libre et plus juste ;
  • favoriser les contributions de tous types aux logiciels libres et aux communs, notamment par les moldu⋅e⋅s du code ;
  • faciliter l'accompagnement des publics dans le choix, la prise en main, et l'usage des outils libres.

Pour cela, une douzaine de projets sont annoncés sur les années à venir visant, chacun à leur manière, à rapprocher les enjeux du libre et des communs de ceux de l'éducation populaire et de l'économie sociale et solidaire. La conférence s'attachera à présenter le bilan de la campagne Dégooglisons, et les raisons qui nous amènent à pense que « dégoogliser ne suffit pas ».


Transcription

Bonjour à toutes et à tous. Je m’appelle Pierre-Yves Gosset, je suis directeur et délégué général de l’association Framasoft et je vous annonce tout de suite que je ne vais pas vous retenir une heure, je vais sans doute vous retenir un petit peu plus, j’ai 114 ou 115 slides. N’ayez pas peur, il y en a qui vont aller très vite. Du coup, si vous voulez partir parce que vous voulez aller voir une autre conf, je ne me vexerai pas. Promis.

L’idée aujourd’hui c’était de vous parler de la feuille de route qu’on vient d’annoncer, qui s’appelle « Contributopia ». Mais pour vous raconter pourquoi est-ce qu’on fait cette feuille de route, comment est-ce qu’on en est arrivés là, je suis obligé de remonter un petit peu dans le temps, voire beaucoup dans le temps.

Au commencement était Internet, c’était simple, ce n’était pas trop compliqué. Assez vite c’est parti en vrille. Là vous avez une représentation d’un petit bout du réseau Internet. Ça a plutôt bien marché ; les marchands sont arrivés, comme souvent, ce qui n’est pas nécessairement voire pas du tout une difficulté, mais on a quand même eu, du coup, beaucoup d’entreprises qui sont arrivées, ce qui fait qu’aujourd’hui le Web… Ça a intérêt à fonctionner, ah là, là, si mes gifs animés ne fonctionnent pas, je vais être triste et malheureux. Je vais donc hop ! hop ! Je vais passer en un seul écran, parce que sinon ça ne va pas être cool. J’aurais dû vérifier ça avant évidemment. On fera une petite coupe au montage de la vidéo. Hop ! Je vais lui dire même image sur tous les écrans, on applique. Eh oui, ça présente des choses avant ! Et la magie de Debian fait que, nécessairement, ça devrait fonctionner.

Donc au commencement était Internet, c’est parti en vrille, les marchands sont arrivés. Et là j’espère qu’on va avoir droit… Ah non ! Je n’ai pas le droit de ne pas avoir mes vidéos de chatons. Re-referme. Une autre façon. Il y a toujours une solution avec le Libre, des fois elle est juste un peu casse-pieds ! Vous allez voir, on va y arriver.

Public : Inaudible.

Pierre-Yves : OK. J’efface donc le dossier « Séminaire aux Bahamas ». Promis ! Voilà, je sens que ça va marcher vu le temps que ça prend à charger. Voilà ! Merci le Libre.

[Applaudissements]

Donc voilà un petit peu à quoi me fait penser Internet aujourd’hui. C’est un peu difficile quand même de s’en sortir dans toutes ces publicités, tous ces acteurs qui sont là et qui vous disent qu’il faut réussir à passer. Bon ! La publicité en tant que telle, après tout on pourrait dire « oui, et alors ! En quoi c’est un problème ? »

Du coup, dans ce déroulé de « Contributopia », il faut qu’on vous explique un petit peu ce que nous on a appris ces dernières années, c’est qu’un petit nombre d’acteurs exerçait une tripe domination. Pour bien comprendre quelle est cette triple domination, je vais vous demander de lever la main si vous avez un smartphone, iPhone ou Android. OK, 90 %. Qui a une boîte Gmail ? 60 %, peut-être 70 % ; on sent qu’on est dans un truc quand même libriste un petit peu. Je pourrais continuer. Qui a un compte Facebook ? Je savais que ça allait légèrement baisser petit à petit.

Ce qui est clair c’est donc qu’il y a un petit nombre d’acteurs qui domine Internet aujourd’hui, malheureusement. Là vous avez une carte tout à fait fictive et tout à fait propriétaire d’une représentation des services de Google. Donc vous avez Google, vous avez Google Groupes, Google Agenda, Google Calendar, etc. La personne qui a fait cette carte représentait, en fait, Internet sur six continents, à savoir Google, Apple, Facebook au nord, Microsoft à l’est, Amazon au nord-est et le continent du darknet, des internets digitaux, auto-radicalisés, du porn, etc., qui bien séparé mais qui existe. C’était une représentation relativement amusante ; le problème c’est que techniquement ces acteurs sont extrêmement puissants. Ça c’est ce qui se passe chaque minute sur Internet : il y a 6 millions de Snapchat qui sont envoyés, 6 millions de Snap qui sont envoyés par minute. Des millions de photos qui sont échangées sur quelques acteurs uniquement. Donc j’ai fait le choix, j’ai visé Facebook, donc désolé, chaque jour 1,3 milliard de personnes se connectent sur Facebook. Là ,du coup, les informaticiennes et les informaticiens dans la salle doivent se dire 1,3 milliards ça commence à faire beaucoup de connexions, il faut quand même une sacrée infra. Et un autre chiffre 2000 millions de photos sont mises en ligne tous les jours sur Facebook. Donc là aussi, l’admin sys de Facebook n’est pas tout seul pour gérer ça !

Évidemment ces entreprises ont une domination technique qui va bien au-delà aujourd’hui de simples sites web ; notamment on pourrait parler des voitures connectées, des montres connectées, des frigos connectés ; tout ça, aujourd’hui, fait partie de la domination technique de ces entreprises.

Et alors ! Domination économique.

C’est quelque chose qu’on a beaucoup travaillé ces dernières années. On explique aux gens et souvent ils n’ont pas forcément conscience que les cinq plus grosses capitalisations boursières mondiales aujourd’hui sont Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft. Ça n’est plus Walmart qui est le Carrefour américain et un des plus gros employeurs de la planète ; ça n’est pas General Electric ; ça ne sont plus les big pétroliers ; ça ne sont plus les big Pharma. Ce sont vraiment cinq entreprises du numérique qui contrôlent une énorme partie du pognon qui circule aujourd’hui dans les pays, notamment aux États-Unis.

Je vais commencer par tout en bas, si vous n’arrivez pas à lire. Apple, Microsoft et Google détiennent à elles trois, en gros, un quart du cash des entreprises américaines. Donc là j’ai les chiffres, j’ai repris les chiffres officiels tels que marqués sur Wikipédia des cinq principales entreprises, des GAFAM, et donc moi le chiffre que je trouve particulièrement intéressant c’est la partie capitaux propres. Capitaux propres, pour ceux qui ne font pas d’économie, c’est en gros leur trésorerie, ça veut dire ce qu’elles ont sur leur compte en banque. Ça veut dire ce qu’elles peuvent retirer quand elles vont au distributeur. Concrètement ça veut dire quoi ? Ça veut dire que Apple, en 2015, avait 119 milliards de dollars sur son compte en banque. Pour donner une idée 119 milliards de dollars, c’est à peu près le PIB du Maroc. Mine de rien ça calme un petit peu. J’ai comparé à Carrefour. Ils ont à peu près autant d’employés que le groupe Carrefour ; le groupe Carrefour fait 1 milliard de bénéfices, les GAFAM en font 100 milliards.

Ce qu’on ne sait pas forcément c’est que ces entreprises investissent et quand nous on parle de colonisation d’Internet par les GAFAM, les gens nous disent « colonisation c’est un mot fort, des gens qui sont morts ». Effectivement c’est un terme qui a une véritable puissance évocatrice, mais ce qui nous nous intéresse c’est la façon dont petit à petit elles grignotent des parts du Web et comment est-ce qu’elles arrivent dans s’implémenter dans Internet.

Ce que vous ne savez peut-être pas c’est que Google est actionnaire d’Uber ; ou que Amazon à travers Jeff Bezos et son fond de capital risque est actionnaire Airbnb. Donc vous avez peut-être l’impression qu’il y a des milliers et des milliers de boîtes, mais celles que l’on connaît, celles dont vous avez installé les applications sur votre smartphone, elles ont probablement, dans leurs capitaux, des fonds qui appartiennent à Google, Facebook, Amazon ou Microsoft. Il y encore plein de gens que ne savent pas que WhatsApp appartient à 100 % à Facebook. Ils se disent « moi je n’utilise pas Facebook, j’utilise WhatsApp ». Perdu ! Même chose, même combat !

Vous avez à droite la liste des 185 dernières acquisitions et je parle bien des acquisitions à 100 % par Google. Vous allez voir la page Wikipédia, acquisitions de Google enfin d’Alphabet, c’est assez impressionnant.

Autre point : 26 milliards 200 millions, c’est le prix qu’a payé Microsoft en échanges d’actions. Ils n’ont même pas été retirer l’argent au distributeur. Ils ont juste échangé une partie de leurs actions contre l’entreprise Linkedin. 26 milliards, encore une fois, c’est un chiffre qui est complètement faramineux et qui prouve bien que même si une entreprise marche bien, concrètement Linkedin marche plutôt bien, c’est quand même un énorme problème de se dire qu’elles peuvent racheter n’importe quelle entreprise sur la planète. Et donc quand on dit qu’il y a une vraie diversité des acteurs, quand on dit qu’il faut pousser des start-ups, nous ça nous fait un petit peu mal au cœur et pas qu’au cœur parce que, du coup, ça veut dire qu’elles peuvent racheter toute entreprise qui commencerait à bien se porter « ah c’est intéressant, je l’achète, je fais un chèque de 26 milliards de dollars ». Si c’est une start-up avec 10 personnes vous imaginez bien que les gens vont prendre le milliard ou les deux milliards et partir aux Bahamas avec.

Oui, et alors ? On en vient à un troisième type de domination qui pour nous est encore plus important et encore plus caché, et sur lequel je vais revenir encore plus dans le détail tout à l’heure, c’est la domination culturelle.

La domination culturelle, c’est le fait que petit à petit ces entreprises, sans qu’on s’en rende nécessairement compte, et sans qu’elles le fassent avec une visée nécessairement volontaire, consciente – je veux dire il n’y a pas un mec chez Facebook qui se dit tous les soirs « ah ! ah ! comment je vais pouvoir changer les relations entre les gens et redéfinir la définition d’amis ». ce n’est pas vrai ; ce n’est pas Minux et Cortex non plus, mais il y a quelque part des gens qui sont en train d’influencer la façon dont on interagit avec nos amis. C’est-à-dire que si vous avez des amis qui sont sur Facebook et d’autres qui ne sont pas sur Facebook et que vous vous avez un compte Facebook, vous allez avoir plus tendance à garder des relations avec vos amis qui sont sur Facebook. Ça paraît tout bête dit comme ça, mais ça veut dire qu’ils sont en train d’influencer la façon dont on interagit entre êtres humains. On peut résister à ça, mais franchement c’est difficile.

Deuxième chose, ils ont aussi une forte influence sur les aspects design. Donc là j’ai pris des interfaces type Material Design d’Apple ; concrètement ils sont en train de normaliser la société, la façon dont on interagit avec des objets, la façon dont on fait du design. Donc aujourd’hui, quand vous êtes designer, c’est beaucoup plus simple de dire on va reprendre les codes du Material Design par exemple de Google, ou ceux d’Apple, parce que ce sont des choses que les gens connaissent et comprennent. C’est vrai, sauf qu’on n’a pas qu’une culture sur la planète. Et pourquoi est-ce qu’il faudrait faire à Dakar une application type téléphone mobile de la même façon qu’elle est faite à San Francisco ?

11’ 50 

Troisième chose. Ils influencent notre morale.